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Nan Goldin, chez elle

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Elle habite derrière République, dans un appartement parisien au parquet grinçant. Une petite statue de vierge, des ex-voto, des images pieuses se mêlent dans le salon aux piles de livres photos, posés sur des meubles bas et sombres. Aucune lampe allumée, des rideaux blancs. Elle va de gauche, de droite, nerveuse masse de cheveux auburn, les mains fébriles, couvertes de bagues (l’une à tête de mort), cherchant ses derniers livres. Elle ne veut pas parler avant d’avoir parlé avec ses photos, dit-elle. Elle revient, des ouvrages pleins les bras, s’assoit, tendue, les éparpille sur la table, un prend un, le repose, un autre…

Nan Goldin, Monografe Journal, Fred Jagueneau

Photographies : Fred Jagueneau

« Là, ce sont mes premières photos, mes amis à Boston. J’étais très timide. Je ne parlais pas beaucoup. Je suis restée muette un an, vous savez, quand ma sœur s’est tuée. Oui, j’étais muette… Je venais de fuir de chez moi. Tenez, voilà David, c’est lui qui m’a recueillie. Il m’a aidée. Je me servais de mes photos pour approcher les gens, pour leur parler surtout, pour les séduire… Photographier, à l’époque, c’était de la survie. » Elle lève enfin vers vous son regard vert ambré, tellement intense, dans ce visage à la peau si blanche. Vous étes capturé par sa présence.

-Quelle impression les images vous font-elles ? demande-t-elle, renversant les rôles, presque sévère. Elle vous dévisage, scrute votre émotion. Ouvre un nouveau livre, Le terrain de jeu du diable

« Ici, c’est en 1975, je commençais à vivre avec ces drag queens. Ils n’avaient pas de travail. C’était de vrais outsiders, des marginaux complets, regardez … Ils vivaient en communauté, sans contact avec la société. Je suis resté avec eux pendant trois ans. Ils m’aimaient. Ils étaient ma famille. Moi aussi, je devenais une sorte de queen… Tenez, ici c’est Ivy. Je racontais notre vie avec mon appareil. La photographie était une façon simple de me rapprocher d’eux, de les aimer, une manière de conserver des visages, des moments importants« .

« Je ne crois pas à la photographie comme représentation, surtout avec Photoshop, les techniques de retouche. Je crois à la photographie comme vérité« .

Elle feuillette un nouveau livre, The ballad of sexual dependancy. Elle fait défiler les portraits aux couleurs saturées, pris au flash, de ses amis travestis, son amant Brian, de David Amstrong (son mentor, grand photographe lui aussi), avec leurs sourires bouleversants, leur grâce et leur angoisse, leur ambivalence sexuelle – ces photos de Nan Goldin qui semblent saisir, à vif, leur tragédie et leur joie. Elle vous dévisage encore… « Une image est toujours une double apparition. Elle surgit de la vie, vous saisit. Elle se révèle à vous… Ensuite, elle apparaît une seconde fois, sur le papier. C’est à chaque fois un mystère, un autre moment de révélation. Elle devient une photographie. »

The ballad of sexual dependancy  : les images de ce journal noir, ce roman-photo vécu réalisé au fil des jours dans des cuisines encombrées, des lits aux draps froissés, furent projetés à New York au printemps1979. Ce fut au cours d’un interminable diaporame de 750 photos, une espèce de film en fondu enchaîné, ponctué de rock sombre, dans ce haut lieu de l’underground qu’était le Mudd Club, pour l’anniversaire du rocker Frank Zappa. Ce soir-là, sans le savoir, Nan Goldin devient une star de la photographie. Le public rock – le punk arrive alors, nihiliste, désespéré, chassant l’idéalisme hippie -, les amateurs de photographie, les galeries new-yorkaises s’intéressent à cette jeune femme écorchée vive, qui cherche son salut avec ses images. Du jour au lendemain, Nan Goldin est publiée, interviewée, ses photos circulent. Déjà, certains la comparent à Larry Clark photographiant les voyous de Tulsa, à Cassavetes filmant « Une femme sous influence », ou à Diane Arbus photographiant l’Amérique méconnue des nains, des malades mentaux et des adeptes du tatouages.

Barabara jouait du Rackmaninov

Pourquoi à 14 ans, Nan Goldin, à moitié muette, fuit-elle sa famille, accrochée à un appareil photo ? C’est l’histoire que raconte Sœurs, saintes et sibylles, l’installation qu’elle a donnée à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, pour le Festival d’Automne. Vous entriez dans le chœur de la chapelle pour découvrir une jeune femme en cire, au visage de Nan Goldin, allongée dans un lit d’hôpital. Derrière elle un homme mûr, torse nu, la surveillant, – son père. Des canettes de soda, une bouteille de whisky, des cigarettes jonchent le sol. Le rock noir de Nick Cave. Tout autour, trois écrans où défilent les photos racontant trois vies de femmes rebelles. La première, Sainte Barbe, est cette jeune princesse turque canonisée du IVe siècle, enfermée dans une tour par son père, afin qu’elle reste vierge. Chrétienne fervente, elle refuse tous ses prétendants, et fait percer une troisième fenêtre dans sa prison, pour prier. L’apprenant, son père la fait décapiter.

« Sainte Barbe a été sanctifiée parce qu’elle incarne la spiritualité résistant à la violence. Elle est faible, fragile, elle devrait obéir, mais non, elle choisit de sauver sa vie intérieure. C’est une figure très populaire en Amérique Latine. Elle est révérée à Cuba. Les gens voient en elle une force à la fois féminine et masculine, spirituelle et volontaire. Elle me touche… »

Le second diaporama de Sœurs, Saintes, et sibylles raconte l’histoire tragique de Barbara, la sœur de Nan Goldin … Jeune fille vive, talentueuse, elle jouait du piano, aimait se déguiser, adorait danser. Son père, professeur d’économie à Harvard, Massachussets, puritain et autoritaire, ne supporte pas qu’elle veuille sortir, aille au cinéma, rencontre des garçons. À quinze ans, elle est placée dans un établissement psychiatrique pour adolescents. Les images de l’écran défilent, nous passons de l’univers d’une enfant joueuse, avec des mascarades, des rires avec sa sœur, à celui des couloirs vides et des matelas sur le sol, ponctués de cris d’angoisse, de l’internat psychiatrique. Nous apprenons que Barbara s’est suicidée à 18 ans, le 12 avril 1965, en se couchant sur une voie de chemin de fer.

« L’hôpital de la Salpêtrière me semblait un lieu approprié pour montrer l’histoire de Barbara. Durant la monarchie, les familles y faisaient enfermer les femmes adultères, les jeunes filles qui désobéissaient, ou encore celles considérées comme trop libres, ou folles. Déjà! Je suis allée à l’internat où a été enfermée Barbara. J’ai pu lire les rapports psychiatriques. J’ai appris qu’elle avait été enfermée une première fois, parce qu’elle voulait sortir au cinéma, un samedi soir… La seconde fois, mon père l’a faite interner parce qu’elle avait un petit ami noir. Je ne le savais pas. Mes parents étaient consternés. Plus tard, ils ont cru qu’elle était enceinte. À l’époque, c’était un crime d’être enceinte sans être mariée. Ce n’était pas conforme à la religion. L’Amérique est un pays très religieux, très conformiste, encore aujourd’hui. Il est très dangereux de suivre aveuglement la religion. Aux Etats-Unis, en Allemagne récemment, j’ai rencontré de tout jeunes chrétiens. Ils avaient l’air de penser que Dieu n’aime qu’eux. Ils me faisaient penser à des jeunes néo-nazis. Quand je pense que des milliers de gens meurent en Afrique du sida, à cause de ce que le pape a dit sur les préservatifs. Tout cela me révolte… Mais ce qui m’a fait le plus mal, c’est quand, après son suicide, ma mère a dit qu’il ne fallait rien dire. Qu’il ne s’était rien passé. Que c’était un accident. Alors je suis partie… »

La fugue à 14 ans

Le troisième diaporama raconte la fuite de Nan loin de chez elle, à 14 ans, autiste, désespérée, accueillie dans une communauté hippie. Une existence rude commence pour la jeune fugueuse- mais émancipée, initiatrice. Ce seront les années de « la ballade de la dépendance sexuelle », qui la mèneront à New York, « la ville la plus libre d’Amérique », puis en 1979, sur la scène du Mudd Club – pour une première reconnaissance artistique. Une période plutôt joyeuse, et amoureuse, commence alors. Ce sont les débuts des années 1980, « le temps des parties new yorkaises » dit-elle. Puis elle est rattrapée par l’époque. 1984-1985, le sida commence à décimer les milieux homosexuels, et ceux qui se droguent – l’interdiction criminelle de la vente légale de seringues accélère l’épidémie. Nan assiste, terrifiée, à la dégradation rapide de ses proches. Elle les photographie, les accompagne jusqu’au seuil de la vie, les sauvant de l’oubli. À voir ces gestes affaiblis, ces visages creusés et lumineux, on pense aux pietàs de la Renaissance, aux regards hantés des Christ du Greco. Aucun voyeurisme chez Nan Goldin. Elle vit avec le mal, le côtoie, le défie. Elle efface la honte de la maladie et du sexe, leur rend leur humanité, donne la parole aux yeux, à la peau frêle, à la douleur – en première ligne, se battant pour préserver l’essentiel.

Nan Goldin ne va pas fort en ces années 1985-1990. Elle se défonce. Elle se meurtrit les bras avec des cigarettes. Son histoire d’amour avec Brian se dégrade. Elle la raconte à travers quelques clichés déchirants, avec des flous, du chaviré, des mouvements qui semblent raconter la vie passionnelle de tous les amants du monde. Le terrible sentiment de vide du désamour dans Brian and Nan in Bed, l’autoportrait avec un œil au beurre noir, Selfportrait with battered face, la solitude, Self-portrait with milagro, etc. Ces photos semblent exaucer le vœu de Antonin Artaud, qui écrivait dans « Toute l’écriture est de la cochonnerie : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien. Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs. »

À cette époque Nan Goldin invente rien moins qu’un courant photographique majeur. Certains historiens de l’art contemporain l’appellent « l’École de Boston » (Nan Goldin, David Amstrong, Jack Person, Philip Lorca di Corcia). D’autres parlent de la création du « journal intime photographique ». Certains voient en elle l’initiatrice de « l’auto-fiction », continuée par les photographes Richard Billingham, Sadie Benning ou encore Marie Legros. Au cinéma, plusieurs réalisateurs célèbres, ou d’avant-garde, se réclament d’elle. Alexandro Inarritu, le cinéaste mexicain, auteur de 21 Grammes  (2002), travaille à partir de ses images pour camper ses personnages de voyous dans Amours chiennes (2000). Wong Kar-Wai a dit s’être inspiré d’elle pour les scènes dans la chambre des deux amants maudits de Happy together (1997). Aux États-Unis, on retrouve l’influence de Nan Goldin dans Elephant de Gus Van Sant, palme d’or à Cannes en 2003, mais aussi dans des films culte comme Buffalo 66 de Vincent Gallo, Le livre de Jérémie d’Asia Argento, Magdalena sisters de Peter Mullan, et puis dans The Virgin Suicides de Sofia Coppola.

Aujourd’hui, après avoir vécu à Berlin au début des années 1990, vécu auprès des travestis de Manille et Bangkok, publié plusieurs livres importants (A double life, The other side), photographié la jeunesse et les marginaux de Tokyo avec le fameux photographe japonais Nobuyoshi Araki, réalisé un premier film vidéo, I’ll be your mirror, Nan Goldin habite Paris. Pourquoi ?

« Je ne veux pas retourner vivre aux États-Unis tant que tous ces réactionnaires, qui font la guerre au monde entier, dirigeront ce pays« … répond-elle d’abord, en colère. Puis elle reconnaît que d’autres préoccupations, plus artistiques, l’ont attirée en France. « Actuellement, je photographie de plus en plus de paysages. Je cherche à les comprendre. C’est pour cela que je suis venue ici. Pour la campagne, les forêts, les paysages, tout ce qui n’a pas été écrasé par la monoculture, comme aux États-Unis. Tenez, ce sont des photos que j’ai faites en Dordogne. J’aime tellement les sous-bois, l’obscurité, les lumières ombragées, le ciel… J’adore entrer dans une forêt, pénétrer dans l’obscurité. Je fais beaucoup de triptyques en ce moment, mêlant des visages et des paysages. J’essaye de voir les liens entre eux… »

Elle montre ses nouvelles photos, avec des chemins forestiers filant vers l’infini, des grands cieux tourmentés, tout à coup interrompus par un visage d’adolescente au regard baissé. « C’est une nouvelle quête de spiritualité« , dit-elle.

Propos recueillis par Frédéric Joignot.
Merci à Fred Jagueneau pour les photographies illustrant cet article.
Retrouvez son travail  sur son site.

Cet entretien a initialement été publié en juin 2005. Une partie des « Grands Entretiens à Vif » de Frédéric Joignot est à retrouver sur son blog.

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