Lettre à Kurt Cobain, par Violaine Schutz

Lettre À│Kurt Cobain, par Violaine Schütz

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« Cher Kurt,

Je suis triste que tu aies mis fin à tes jours, mais je me dis que tu as de la chance de ne pas assister aux années 2000. Tu détesterais Instagram, Facebook, Twitter, la course aux likes, la vulgarité glorifiée, les sœurs Kardashian. Chacun de nous, braillant pour faire entendre sa micro vérité, se faire remarquer, accéder à son quart d’heure (seconde) de gloire. Toi que le succès et MTV a en partie tué – avec le sentiment d’être différent- comment vivrais-tu cette cet individualisme forcené et ce culte de l’entertainment. Tu serais dégoûté par la modernité. Notre frustration, nos mensonges, notre haine, notre culpabilité, notre manque d’empathie, notre absence de compassion, de communion. Féministe et pro LGBT, et ultra sensible, tu n’étais déjà pas adapté aux années 90. Tu l’aurais été encore moins à l’ère du zapping, du 2.0 et du chiqué chiqué.

Je me souviens quand j’ai appris ta mort. Ce jour sombre et froid d’avril 1994. J’avais 14 ans, j’étais à Hambourg chez ma correspondante qui portait des poils aux jambes et des chemises à carreaux trop grandes. J’avais les cheveux sales, décolorés et un jean troué. Mon prof de français me demandait, agacé : « Schütz, vous êtes tombée dans un baril d’acide ou quoi ? » Je lui disais « non, je suis grunge Monsieur le professeur. » Et je pensais tout haut « Dieu est mort désormais. Mon Dieu. Le christ du rock est mort pour nos pêchés, sacrifié à l’hôtel de nos vanités ». A cette époque je griffonnais sur les bureaux en bois des paroles de Nirvana, les noms de leurs titres : God is gay. Rape Me. Nevermind. Heart-Shaped Box…Ou des citations de Kurt. L’une de mes préférées : « Je ne suis pas gay, même si j’aimerais bien, juste pour faire chier les homophobes ». Avec « It’s better to be hated for what you’re, than to be loved for what you are not. » Ou encore celle piquée à Neil Young : « It’s better to burn out than to fade away. » Une fois, alors que j’étais une excellente élève, j’ai du faire une heure de colle pour avoir saccagé le matériel de l’État à cause de ces graffitis. Comme toi, j’étais une vraie punk, une inadaptée de la société.

A l’image de Boddah, ton ami imaginaire, tu as été celui qui m’a fait tenir dans l’océan tumultueux d’une adolescence plus que tourmentée. Un phare dans la nuit, au milieu des tempêtes amoureuses, familiales et existentielles. Une lumière, un compagnon d’infortune qu’on écoute chanter ses propres démons. Un père et un frère, qui me comprenait sans que j’ai un mot à lui dire. « Je n’ai plus ressenti d’excitation à écouter de la musique ni même à en créer depuis maintenant trop d’années. Je me sens coupable de tout cela bien au-delà des mots » disait ta lettre de suicide que j’ai apprise par cœur.

La différence, l’indépendance, la pureté et l’embrasement, tout était dans tes yeux clairs, tes mèches blondes innocentes, ton pull troué et tes paroles. En regardant ton MTV Unplugged, je me sentais vivre. Je partageais aussi ta vision du monde, alors que moi, je n’étais pas une star, loin de là. Je faisais partie des ados impopulaires du lycée. Je me reconnaissais pourtant dans cette tirage : « Lorsque nous sommes en coulisses, que les lumières s’éteignent et que les hurlements frénétiques de la foule commencent à se faire entendre, cela ne me touche plus autant qu’un Freddie Mercury, qui semblait adorer et se délecter de l’amour et de l’adoration que cette foule lui témoignait, ce que j’admire et envie totalement. Le fait est que je ne peux pas vous tromper, aucun d’entre vous. Cela n’est honnête ni pour vous ni pour moi. Le pire crime auquel je puisse penser serait de duper les gens en prétendant que je m’amuse encore à 100%. Parfois, j’ai l’impression que c’était comme si je pointais avant de monter sur scène. »

Je me suis déjà senti ainsi. Trompant mon monde. Pointant, telle une fonctionnaire en exil à l’école de la vie, sans illusion, côtoyant des camarades qui ne pigeaient rien à mon monde secret, fait de films étranges et de disques bizarres. La vie est un songe, et souvent un cauchemar. Surtout quand tu es une ado punk-goth-rock au pays des meufs en tongs et des mecs en survet de marque (Marseille). Les autres élèves rigolaient, s’amusaient, essayaient de toucher la chair inconnue du sexe opposé et n’en foutaient pas une en classe. Même mes amis – les hard rockeurs et les geeks – picolaient, rêvaient, se défonçaient, tentaient de baiser.

Moi j’essayais juste de prendre le moins de déplaisir possible à mener cette existence ennuyeuse et sans horizon dans un Sud qui ressemblait à une mauvaise sitcom d’AB Production. Je haïssais les divertissements, quels qu’ils soient. A peine, trouvais-je du réconfort en m’évadant, dans un livre, un film, une chanson. Un disque de Nirvana, pour l’atteindre, enfin, dans un état de méditation mélancolique pendant lequel mes yeux pointaient tel un zombie le plafond.

Je n’appréciais les choses que lorsqu’elles n’étaient plus. Sans doute trop sensible pour ce monde, il me fallait être légèrement engourdie pour retrouver l’enthousiasme / l’insouciance de mon enfance, celle d’avant le divorce de mes parents. Toi aussi, les tiens se sont quittés. Le drame de ta vie. Rien ne pourrait rien y changer. Tu ne te sentais pas aimé par eux, et aucun amour au monde ne parvenait à combler ce trou au fond de ton cœur. Pas même celui d’un million de personnes reprenant tes maux en cœur.
Pourtant je pense également, comme toi, qu’ « il y a de la bonté en chacun de nous et je pense que j’aime tout simplement trop les gens. Tant et si bien que ça me rend foutrement triste. Pauvre petit, susceptible et ingrat, né sous le signe du poisson, doux Jésus. Pourquoi ne pas simplement se réjouir ? Je ne sais pas ! » Broyé par le système, qui n’aime pas trop la tendresse et la sensiblerie comme ton idole, l’actrice Frances Farmer, déconstruite par Hollywood, tes qualités n’étaient pas celles que vante la publicité et le papier glacé.

En fait, j’avais trois héros : Ian. C, Christophe. S et toi. Vous êtes tous morts. Et pourtant encore bien vivants en moi. C’est l’apanage des héros. Les Dieux sont morts, le silence m’effraie, et ma foi vacille. Je n’avais presque plus de passion avant d’écouter ta musique en particulier, le grunge, le rock et la musique en général, ado. Mais cette nouvelle religion m’a fait comprendre que Neil Young avait tort. Il ne vaut pas mieux brûler franchement que s’éteindre à petit feu. L’art peut être une solution au chaos, comme le dit le tatouage inscrit sur le corps de ta fille, Frances Bean, qui vit encore et possède tes yeux. Elle est devenue vaguement artiste, mais refuse le succès et le système. Elle n’est sur Twitter que pour insulter les filles Kardashian. Elle déclarait à une Kendall Jenner plaintive : « Oh chut. Il y a des enfants sur la planète qui sont abandonnés et n’ont pas de maison, qui boivent de l’eau contaminée parce qu’ils n’ont pas accès à l’eau potable. »

Exister dans l’ombre et ne jamais oublier de se révolter, telle est peut-être la façon de « live through this » comme le chantait ta femme. Paix, nostalgie, indignation, amour, humilité et compassion.

Rest in peace and me in pieces K.C, qui rime, comme par hasard, avec J.C.

Violaine Schütz

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