Les Habitants, Raymond Depardon, Monografe Journal

Les Habitants, sincérité abrupte

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Ce n’est pas vraiment un film. Ce pourrait être documentaire. C’est en tout cas un dispositif bien rôdé : une caravane, sur les routes de France, qui part à la rencontre de français, communs, oubliés, ceux à qui l’on donne rarement la parole, sinon jamais, ou bien à travers les sondages qui se veulent être les représentants de cette France que l’on dit “d’en bas”, dans les provinces, des petites villes et zones urbaines moyennes. Raymond Depardon a posé sa caméra à l’intérieur de la caravane et c’est comme cela que tout commence. Une aparté, rien, pas de brief ni de scenario, juste la consigne, pour celles et ceux qui montent dedans, de poursuivre leurs conversations de rue, de comptoirs, là, sous l’oeil de l’objectif, à deux, de profils. La parole donnée est libre.

On rit bien sûr, on est émus, parfois, étonnés même et puis, quelques fois aussi désespérés. Il y a tous les profils, tous les âges, tous les parcours. Le réalisateur confie être allé cherché des français, à même la rue, sur une simple proposition, celle de se retrouver, isolés des bruits et des regards extérieurs, pour continuer leur petits bouts de parole, raconter la vie, ses problèmes et ses histoires d’amours. Le tout, rendu étonnamment avec beaucoup de naturel et de douceur.

Evidemment que c’est émouvant. Parce que ces gens-là n’ont rien à prouver à personne et que leurs mots sont bruts. Parce que ce pourrait être tout le monde et n’importe qui. Ici, 90 couples (il en reste 25 au montage, pour un film relativement court, 84mn) qui sont une représentation collective de ce qui se dit et de ce qui se vit, dans cette France des villes lumineuses qui ne sont pas Paris. Évidemment que c’est fort. Parce que ça parle de l’intime existence d’inconnus, que l’on a envie de connaître, pourtant. Et puis, parce que ça vote, ça passe son bac, ça se marie, ça espère, ça galère. Souvent énormément.

Mais c’est aussi comme si c’était presque désilusoire. Ces échanges là ne vivent que pour eux-mêmes, car au fond les gens ne parlent toujours que de ce qu’ils ont. Depardon le dit lui-même, il s’attendait à entendre parler de politique, de convictions, de musique, de stars, de programmes de télévision. Ces habitants-là ne parlent que d’eux, à deux, en pensant à leur avenir, du moins à ce que sera leur demain, portés par des priorités du quotidien qui sont une preuve de leur résignation, comme l’espoir de pouvoir s’acheter des vêtements de marques.

Il y a, chez Depardon, la volonté de rendre compte, avec ce film, de la cartographie d’une certaine France. Il faut croire pourtant qu’elle n’est pas politique, à l’inverse naturellement de celle des sondages qui murmure des intentions de vote FN, à chaque nouvelle élection départementale. C’est curieux donc, et l’on s’attend au pire, au non-dit, à cette parole qui pourrait basculer violemment, devant la caméra, comme oubliée et qu’on ne voit jamais.

Peut-être que cette France-là va bien, qu’elle n’est pas ce qu’on dit d’elle dans les médias. Ou peut-être que son intérêt pour la politique et la société passe bien après. En tout cas, pas suffisamment pour tenir dans les extraits de conversations personnelles, mêmes libres, spontanées et naturelles. On n’en viendrait à oublier que le dispositif du film ne filme ici que l’instant t d’une parole. On n’en viendrait à ne plus penser que les représentations personnelles sont bien plus complexes et qu’en France les points de vue restent violemment tiraillés sur à peu près tous les sujets (il paraitrait que nous sommes le pays qui a le plus d’avis, pas vrai ?),  qu’il y a autant d’habitants que de points de vue, en chacun de nous tous, et qu’ils sont impossibles à photographier, ensemble, en un instant présent.

C’est là tout le paradoxe, en titrant son film « Les Habitants » et non « Des Habitants », Depardon revendique une forme de représentativité intime pour le moins présomptueuse. Ce serait mentir que de dire qu’il s’agit-là d’un immense film, mais c’est un superbe objet épineux, hors norme, tranchant ; un témoignage à vif, aussi désespéré que vivant, parfois même dérangeant et toujours intense. Les Habitants semblent simplement, là, comme nous devant l’écran, poussés dans leurs retranchements, par la sincérité abrupte d’une parole libre.

L’avis MonografeMonografe Journal, Blind Sun
Les Habitants, de Raymond Depardon, actuellement à l’affiche, France 2015, 84mn (Claudine Nougaret pour Palmerai et Désert, France 2 Cinéma), musique d’Alexandre Desplat #LesHabitants

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