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Juste La Fin du Monde, Monografe Journal, Theatre, Xavier Dolan

Juste La Fin du Monde, théâtre des sentiments

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À l’occasion de l’adaptation au cinéma de la pièce de Jean-Luc Lagarçe, « Juste la fin du Monde », par Xavier Dolan, à travers un film éponyme, est repris ici un texte autour de la représentation théâtrale qui se jouait le 19 octobre 2007 (année Lagarçe) au Nouveau Théâtre de Besançon et mise en scène par François Berreur. Un questionnement autour de l’oeuvre et d’une rencontre avec l’auteur. Qui met en exergue la justesse de la pièce et la fascination qu’elle exerce sur nous, autant que celle qu’elle a exercée sur Dolan. 

juste_la_fin_du_monde_monografe_journal_jacques_merleIllustration : Jacques Merle, pour Monografe

« Avant de vous parler du spectacle, il faut que je vous parle de ma rencontre avec lui. Jean-Luc Lagarce et moi faisons à peine connaissance depuis un an. Depuis le début de « L’année Lagarce » en somme. Il est franc-comtois, comme moi ; il a démarré à Montbéliard, j’y habite ; il aime le théâtre des années soixante, moi aussi. Peu à peu, je me dis que nous avons sans doute quelques points communs. N’y voyez rien de chauvin. Je me suis décidée l’an dernier à aller voir Derniers remords avant l’oubli à Montbéliard, par une nuit glaciale et déprimante de février. J’y vais presque à reculons, je n’ai pas lu la pièce et le titre me laisse perplexe. J’en sors conquise et me jette sur l’œuvre, publiée aux Solitaires intempestifs, maison d’édition bisontine qu’il a créée, aujourd’hui dirigée par François Berreur, son complice. Voilà comment ça a commencé.

Ce dernier trimestre de l’année 2007 représente « l’acte III » de l’année Lagarce. Un colloque est organisé à Besançon les 18-19-20 octobre : « Traduire Lagarce : langue, culture, imaginaire ». Des universitaires, des comédiens, des metteurs en scène et traducteurs du monde entier sont là. On déjeune Lagarce, on respire Lagarce, on rêve même Lagarce puisque à cette occasion deux pièces sont jouées le soir, toutes deux mises en scène par François Berreur : Juste la fin du monde et les Règles du savoir-vivre dans la société moderne. Je ne peux me rendre aux deux représentations le même soir. Je choisis arbitrairement la première, donnée au Nouveau Théâtre de Besançon.

C’est complet ce soir, on se presse, on se serre, on se bouscule, le théâtre fourmille de toutes parts. La salle est étrange, très « nouveau théâtre ». Pas de loge, pas de balcon, pas d’orchestre, juste une grande scène noire, un rideau noir et des sièges devant. On attend avec impatience que ça commence. Et ça commence d’un coup, sans même que le rideau ne se lève. Louis, le fils aîné, surgit, endimanché dans un costume noir, chemise blanche, nœud papillon, chaussures vernies. Un air de music-hall. Il est plus vieux qu’on ne l’imagine. Hervé Pierre, qui l’incarne, a plus que 34 ans, l’âge supposé de Louis. Il nous annonce qu’il va mourir. « L’année prochaine ». Ça sent la supercherie. Suspicion.

Faut-il vous raconter l’histoire de Juste la fin du monde ? Vous en avez déjà entendu parler, vous la connaissez. D’une part parce que cette pièce est à la mode. Montée par des compagnies différentes, elle est très jouée en ce moment et vous le savez puisque les Trois Coups en ont déjà publié dernièrement une critique. Mais vous la connaissez surtout parce que vous l’avez vécue. Rappelez-vous ces dimanches en famille, les disputes absurdes pour un rien entre frères et sœurs à l’heure du café. La mère qui est là et qui a peur des silences, qui se réjouit que ses rejetons soient tous réunis alors qu’ils se claquent les portes au nez devant elle depuis des heures. Il suffit d’avoir une mère, un frère ou une sœur, ou juste d’en avoir rêvé pour la connaître, cette histoire. Elle commence mal cette réunion de famille. Ça a un côté rassurant et comique d’ailleurs. Même au théâtre, les réunions de famille commencent mal.

Oui, mais ce repas dominical est particulier. Il est revenu, le fils prodigue, le fils aîné, l’homme lettré, l’écrivain. Celui dont on ignore tout ou presque. Celui qui est parti découvrir le monde alors que les siens sont restés là, dans « ce coin-ci » à vivre leur « petite vie ». Absent depuis si longtemps, il est une énigme pour eux. Pour sa sœur Suzanne, incarnée par Élizabeth Mazev, drôle presque malgré elle et tragique à la fois. Pour son frère Antoine, joué par un Bruno Wolkowitch magistral et merveilleux. Pour sa belle-sœur Catherine, interprétée par Clotilde Mollet, si justement banale. Et même pour sa mère, Danièle Lebrun, magnifique. Louis s’est contenté pendant toutes ces années d’envoyer quelques cartes postales, des « lettres elliptiques », des points de suspension pour suspendre le temps d’une phrase toute faite, cette si longue absence. Il est là, devant eux. Il est venu pour leur « dire » et on ne lui laissera pas la parole. On l’accable de reproches, lui qu’on sait « calme et paisible », toujours souriant, agaçant. On le noie sous un flot de phrases maladroites, on veut lui parler. Mais jamais on ne le questionnera, jamais on ne lui demandera ce qu’il est venu faire, ce qu’il est venu dire. Sa mère lui posera finalement une question, une seule : « Quel âge as-tu ? ». Trente-quatre ans. Il en fait dix de plus, on dirait qu’il ment. Encore.

Pourtant, il nous l’a dit à nous, public, nous sommes dans la confidence. Il est revenu sur ses « traces » parce qu’il a décidé de « cesser de jouer », parce qu’il ne veut plus tricher. « À quoi bon ? » Il nous dit que la mort l’a rattrapé et que c’est cela, précisément cela, qu’il est venu leur dire. Oui, mais comment ? Au fil du spectacle, on comprend que cette mort prochaine à laquelle on ne croit guère, tant elle est déjouée par les choix de mise en scène de François Berreur, n’est pas le cœur du propos. Le propos de la pièce, ce sont les mots. Le langage, sa trahison, sa faiblesse, son impossible fidélité. Sa musique aussi. Le rapport aux autres qu’il établit parfois malgré nous, les peines qu’il nous inflige pour dire qu’on aime. Parce qu’il est question d’amour dans cette pièce, même si tout le monde semble en colère. Ils luttent tous, avec les mots, les maux, qu’ils ont. Avec leurs silences aussi. Dans cette famille, on passe son temps à chercher le mot juste et finalement on ne se dit rien. On corrige mutuellement sa syntaxe parce que « rien ici ne se dit jamais facilement ». Vous voyez. On la connaît déjà cette histoire.

La mise en scène de François Berreur est incroyablement saisissante, on ne s’ennuie pas, on ne le peut pas. Parce qu’elle est juste. Juste au sens musical du terme, parce qu’elle laisse le texte résonner. On parle souvent de cette langue lagarcienne tiraillée, équivoque, malmenée, de ses ressassements continuels. C’est presque difficile à lire parfois. Mais il suffit de l’entendre pour être définitivement bouleversé. Encore faut-il qu’on la laisse faire. François Berreur et ses talentueux comédiens y arrivent très bien. Je ne sais pas si je dois vous le dire, mais j’ai pleuré pour la première fois au théâtre, ce soir-là. Plusieurs fois. Et je crois que je n’étais pas la seule. Pourtant ce n’est pas triste, c’est même souvent comique. Un comble.

Cette pièce nous met dans le même état que lorsqu’on lit ou assiste pour la première fois à la représentation d’un Beckett ou d’un Ionesco. On ne sait pas si on doit rire ou pleurer, alors on fait les deux. On sort de la salle chahuté, vibrant et frémissant, sans un mot en bouche. On est ému parce que cette mise en scène de Juste la fin du monde nous fait comprendre, sentir, que ce texte parle très directement (trop ?) de vous et moi. De cette comédie qu’on se joue tous les jours parce qu’on a peur de la vérité, parce qu’on a peur de l’oubli, des mots, parce qu’on ne s’ose pas. De nous. Juste.

Maud Sérusclat

Texte initialement publié le 21 octobre 2007, sur le site Les Trois Coups

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