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Judith Butler, Monografe Journal, confusion du genre

Judith Butler, la confusion du genre

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Peut-être ce perpétuel sourire contenu, ce regard scrutateur viennent-ils de là ? Judith Butler voit les promeneurs des jardins du Luxembourg, les clients du café Rostand – et vous-même –, leur manière d’être féminins, masculins, comme aucun philosophe avant elle. Elle les voit comme des acteurs malgré eux. Les comédiens d’une performance répétée chaque jour, presque à leur insu. Des interprètes plus ou moins conscients d’un rôle écrit d’avance, plein de citations obligatoires : incarner une femme, paraître un homme. « Chacun d’entre nous fait l’homme, mime la femme, à sa manière, explique-t-elle. Voyez ces hommes, ils déclinent le ‘dress code’ des employés mâles, le costume, la cravate, les cheveux courts. Ce garçon, plus loin, porte des bijoux, les cheveux plus longs, mais il reste habillé en homme. Il ne porte pas des hauts talons ou une perruque, comme un homme de cour au XVIIIe siècle. Ils sont en représentation sans le savoir, ils jouent l’homme contemporain, cela se répercute jusque dans les détails, leur parfum pour homme, la montre d’homme. Devenir un homme est une performance quotidienne, répétitive. Et une femme aussi. »

Judith Butler, 49 ans, spencer gris, pantalon noir, cheveux courts, un visage adolescent, ce sourire mystérieux, la philosophe américaine par qui le grand questionnement du genre sexuel est arrivé, tourne son regard vers la terrasse du café Rostand et reprend, souriante : « Nous perpétuons notre genre chaque jour, sans même y penser, presque malgré nous. Voyez ces jeunes filles, elles reprennent la ‘girl culture’ à la mode, le ventre nu, les jeans serrés. Chacune apporte sa touche personnelle, travaille un style bien à elle. En même temps, devenir une jeune fille sexy est une entreprise qui les dépasse. Elles n’ont pas créé le rôle. Les codes de leur féminité, maquillage, chevelure, habillement, ont été fabriqués en dehors d’elles à l’intérieur d’une culture “fille”, avec des journaux “filles”, des “féminins”, toute une longue histoire. »

Défaire le genre est le titre du nouvel ouvrage de Judith Butler, professeure de rhétorique et de littérature comparée à l’université de Berkeley, déjà auteure en 1990 de Trouble dans le genre, (La Découverte, 2005), grand œuvre philosophique des nouvelles études américaines sur la sexualité : les gender studies, les « études sur le genre », une nouvelle discipline au carrefour de l’anthropologie, la sociologie et la philosophie qui, en quinze ans, a secoué toute notre conception du sexe, du genre, de notre identité – mais aussi le féminisme. L’ouvrage a été pubié en France après quinze ans d’attente – ce qui révèle la véritable omerta sur ces questions au sein de la philosophie française officielle : menée par la vague des « nouveaux philosophes » qui a désespérément tenter d’éradiquer la philosophie du désir, les apports de la « pensée 68 » (en commençant par Deleuze-Guattari), les oeuvres de Foucault, Baudrillard, Virilio et tant d’autres, comme celles du fémininisme radical (de Monique Wittig à M.H Bourcier, etc), méprisant la richesse des « gender », « sexual » et « cultural studies » américaines.

On ne nait pas femme

Les gender studies poursuivent le travail sacrilège commencé par les féministes du xxe siècle, récuser l’idée commune que la hiérarchie entre les genres, la définition d’une « condition féminine » et l’existence même de la notion de « la femme », et tout ce qui l’accompagne – depuis les tenues féminines jusqu’à la prétendue différence d’intelligence entre les hommes et les femmes, leur statut social secondaire, leurs salaires moins élevés, leur place dans la hiérarchie sociale et politique, etc – qui seraient naturelles, biologiques, normales. Evidentes. Pourtant, à y regarder dans le détail, toutes ces descriptions de cette fameuse « Femme », considérée comme la femelle de l’homme, racontent une veritable légende, toute fantaisiste, autour d’une créature toujours imaginée comme une sorte d’autre espèce humaine, un autre être plus ou moins inférieur, pensant différemment, et vouée à l’enfantement et la séduction des hommes. Une « FEMME ». Une créature, pas un créateur.

Dans le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir inaugurait ces recherches en écrivant sa célèbre phrase-manifeste « On ne nait pas femme, on le devient« , qui séparait avec fracas le sexe biologique du sexe social et culturel : le genre. Elle démontre en 1000 pages combien la construction de « la femme », plus bête mais plus « intuitive », moins « spatiale » mais douée d’ »instinct » , nulle en math mais douée pour les travaux manuels, facilement amoureuse et moins portée sur le sexe que l’homme, emportée par l’instinct maternel et par la même plus pacifique, etc, toutes ces fadaises partout présentées commes acquises, passe toujours par des apprentissages, des contraintes, des initiations, un dressage – dans ses rapports aux hommes, à la loi, au pouvoir, au travail, jusqu’à sa manière d’enfanter « dans la douleur ». Toutes ces mises en scène, ces obligations, ces symboliques – sans oublier les violences conjugales et l’infériorité sociale – varient, évoluent selon l’histoire, les religions, les civilisations – et les luttes des femmes. Bref, la construction du « genre femme » ne saurait s’expliquer, ni se justifier, par la différence biologique des sexes. En effet, pourquoi avoir un vagin interdirait-il de voter ? – comme en France jusqu’en 1945. D’être payée comme un homme à travail égal ? comme aujourd’hui encore dans toute l’Europe. Ou vous obligerait à sortir voilée, ou déguisée en bimbo dans les rues ? Le sexe et le genre sont séparés, voilà ce que nous ont appris Simone de Beauvoir, puis les gender studies. Tout comme sont séparés la sexualité et le sexe biologique : d’avoir un pénis, par exemple, vous obligerait à ne pas être pénétré, à ne jamais être « passif », etc ? Tout comme le sont le genre et la sexualité : de vous habiller, vous présenter en femme ne vous interdit d’aimer des femmes, des hommes, ou de porter la nuit une ceinture-godemiché ? La sexualité nous disent les gender studies, tout comme Judith butler et Michel Foucault , est un art – tout comme le genre est une forme de théâtralisation.

On ne naît pas femme, mais on naît la femme d’une certaine société, que chaque femme met en scène tous les jours, presque malgré elle… Car pour devenir et maintenir son genre, cet homme ou cette femme, il faut montre Judith Butler s’engager dans une sorte d’ »activité incessante et répétitive », devenir femme, la jouer, se rendre séduisante, s’habiller comme il se doit, se socialiser comme il se doit : en jupe, maquillée, chaussée haut, à la mode, parfumée, etc. Nous nous fabriquons masculin ou féminine chaque matin, « en partie sans en avoir conscience et sans le vouloir« , dit Butler, mais »sans que cela soit pour autant automatique et mécanique« . Nous perpétuons notre genre et tout l’apparât du genre, sans cesser, face aux autres, en entrant dans un système exigeant, obligatoire, plus ou moins souple ou coercitif, associé à des apparences attendues, des normes sévères, des codes de séduction. « C’est une pratique d’improvisation qui se déploie à l’intérieur d’une scène de contrainte« , écrit Judith Butler dans Défaire le genre.

Comediante !

Le genre, n’est-ce pas flagrant, aveuglant, le diable présent dans les détails, est notre première cérémonie sociale, la grande parade quotidienne – toute une discipline, une esthétique du corps. Cette cérémonie, nous la jouons avec plus ou moins de passion, nous en sommes à la fois l’auteur et le second rôle – d’un premier rôle archétypal, social. Nous le composons et le recomposons avec zèle et insistance, chaque jour, nous l’habitons, nous l’interpétons, nous nous en amusons autant que nous le subissons. « On voit bien toute cette mise en scène, analyse Judith Butler, dans les efforts des travestis et des transsexuels pour ressembler à des femmes. Ils nous en révèlent à leur manière les artifices, les déguisements… » On le retrouve dans tout ce rituel exacerbé, cette parodie, ce théâtre pour paraître “féminine”, que déploie ceux qui veulent ressembler aux femmes – des travestis aux actrices – un phénomène qu’elle a décrit avec soin dans son premier livre, Trouble dans le genre.

A l’écouter, on se dit que le travesti n’est pas seul à nous révéler cet intense travail d’apparences. Nous observons chaque jour cette « performance » dans certaines outrances d’allure, un exacerbation de son genre, une féminisation outrée et parodique visible tant chez certaines femmes, qu’au cinéma. Prenez l’extravagante Jayne Mansfield dans La Blonde et moi, quand elle exagère son personnage de bombe sexuelle et de « ravissante idiote », se dandinant toute la journée et poussant des petits cris fous. En vérité – elle le dit tout au long du film –, elle rêve de vivre tranquillement à la campagne, sans toute cette séduction terroriste, avec un mari et quatre enfants. Mais elle se sacrifie à son rôle de bimbo. Combien de femmes se sont demandé la même chose : que feraient-elles si elles n’étaient pas enfermées dans le rôle sexy, apprêté, décolleté, monté sur talons aiguilles qu’on attend d’elles – d’ailleurs, qui ne connait des femmes qui ne mettent leurs escarpins qu’en chambre, juste pour le trouble : c’est trop pénible pour se tordre les chevilles dans les rues.

Tout ce jeu du paraître pose une série de questions pièges : qu’exige mon genre ? Jusqu’où dois-je l’interpréter ? Femme, dois-je montrer mes jambes en ville ? Jusqu’au genou, à mi cuisse, plus haut ? Dois-je répondre aux hommes qui regardent mes jambes, puisque je les allume ? Homme, dois-je m’énerver et me battre à la première querelle grave pour montrer ma virilité ? Refuser certaines caresses non « masculines », certains plaisirs… ? Jusqu’où vais-je assumer mon personnage de « macho » – de « vrai » homme ? S’apercevoir que tout cela ne va pas de soi engendre ce « trouble dans le genre » dont parle Judith Butler – et parfois cette « mélancolie » d’être constitué malgré soi, hors de soi, comme sujet achalandé de désirs, ou prisonnier d’eux, d’être fabriqué en dehors de soi, sur une autre scène. Autrement dit d’être enfermé chaque jour dans des normes viriles et féminines, parfois figées et drastiques, imposées, jusqu’à ressentir une forme d’aliénation. « Je suis persuadée qu’au café Rostand, sourit Judith Butler, promenant son regard acéré, chaque client a ressenti un jour ce type de malaise.  »

Les corps parlent

Bien sûr, Judith Butler ne pense pas qu’on change de genre en se travestissant – les sexes biologiques, les désirs demeurent. Elle sait combien les corps parlent, s’attirent, se troublent entre hommes et femmes – mais aussi femmes et femmes, hommes et hommes -, combien l’envie sexuelle joue, s’investit et se cherche à l’intérieur des rituels du genre, leur cinéma, leurs codes, leurs répétitions – elle est revenue sur tout cela dans son livre Bodies that matter (« Les corps cela compte », toujours pas traduit). Le genre, y écrit-elle, est d’abord « performatif » – il induit une réalité individuelle pour les autres, il nous réalise comme homme ou femme dans une société bien catégorisée en hommes et femmes, socialement, mais aussi au niveau des attirances, sinon des pulsions sexuelles. Le genre n’est donc pas seulement une « performance », du théâtre, il exprime des désirs pour un autre corps, il se manifeste par des élans, des troubles. On ne change pas ses désirs, ni de genre sexuel, juste en changeant de tenue – seulement, comment ne pas voir aussi combien les répresentations classiques du genre, leur mise en scène, leurs rituels de différenciation dès l’enfance, toute la médiatisation et l’esthétique qui les accompagnent opérent en retour sur les désirs, les limitent, les réifient – telle est la question. « La logique hétérosexuelle, écrit Judith Butler, qui exige que l’identification et le désir soient mutuellement exclusifs est l’un des instruments psychologiques les plus réducteurs de l’hétéroxexisme : si l’on s’identifie à un genre donné, on doit désirer un genre différent. D’une part, il n’y a pas de féminité unique à laquelle on pourrait s’identifier, au sens où la féminité offre elle-même toute une série de sites d’identification, comme l’atteste la prolifération des possibilités occupées part les lesbiennes féminines. D’autre part, c’est mal décrire les échanges dynamiques complexes des relations gays et lesbiennes que de supposer que les identifications homosexuelles sont le reflet ou la copie les unes des autres.”

Violence de genre

Quand elle était adolescente, les parents de Judith Butler l’ont envoyée chez un psychiatre pour la guérir de son attirance pour les femmes. Elle a raconté sa visite au journal Têtu en juillet 2005 : « Le médecin m’a demandé de parler de moi, il m’a posé des questions sur ma petite amie, sur mon père et ma mère, comment j’ai grandi (…). A la fin, il m’a dit : “Vous avez beaucoup de chance de pouvoir aimer qui vous voulez. Je ne crois pas que vous ayez le moindre problème. C’est plutôt votre mère qui devrait venir me voir…” »

Depuis, Judith Butler a rejoint les associations qui militent contre l’homophobie et le conformisme – en effet, à la coupure radicale entre les genres, il faut ajouter celle, tout aussi forte, et normative, entre les hétérosexuels et les homosexuels. Dans Défaire le genre, elle s’intéresse aux dossiers sensibles liés à l’évolution des mœurs contemporaines qui ont fait irruption dans le débat politique aux États-Unis comme en France : mariage homosexuel, homoparentalité, légalité et minorités, ostracisme. A la suite de Michel Foucault, elle réfléchit à ce que pourrait être un droit tolérant – une éthique non répressive. Pour se faire bien comprendre, elle prend pour exemple les enfants nés « intersexués », c’est-à-dire les hermaphrodites vrais, les pseudo-hermaphrodites masculins et les pseudo-hermaphrodites féminins. Ces cas représentent au moins 1,7 % des nouveau-nés. Pourtant, ces êtres humains, souvent considérés comme des « monstres », n’existent pas pour nos sociétés. Ils sont généralement opérés à la naissance, transformés en femme ou en homme sur décision des parents et des médecins. Judith Butler y décèle l’intolérance sociale sur la question du genre : « Ici, écrit-elle, un modèle de l’humain » requiert des morphologies idéales, impose des contraintes de normes corporelles (…). Elles font une différenciation entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas, entre les vies jugées vivables et celles qui ne le sont pas. » Judith Butler demande pourquoi un hermaphrodite – cet idéal des Grecs anciens – ne pourrait-il connaître pas une existence « vivable », sinon épanouie ?  »

Les hermaphrodites oubliés

« Les intersexués remettent radicalement en question le principe qui règne dans nos sociétés, selon lequel la différence sexuelle entre les genres doit être établie ou maintenue à n’importe quel prix« . Aux États-Unis, des mouvements d’opinion ont fait pression pour convaincre les médecins de cesser d’opérer systématiquement les nourrissons. : les transformer en homme ou en femme. Attendons, demandent les militants, que les enfants atteignent l’âge adulte pour choisir leur genre, ou, s’ils le souhaitent, demeurer hermaphrodites.

Judith Butler affirme que la « violence de genre » qui s’exerce aux marges de la société sur les minorités sexuelles et les transgenres nous concerne tous. Pour des raisons d’éthique. Mais aussi parce qu’elle s’exerce en secret sur tous les êtres humains, confrontés d’une manière ou d’une autre à la tentation des glissements hors des normes, vers plus de singularité sexuelle, plus de bi-sexualité, plus de jeu, qu’ils se pensent « normaux » ou pas. Elle s’exerce aussi ouvertement dans d’innombrables situations dites de « violence conjugale », où les hommes se montrent toujours – aujourd’hui en Europe – agresseurs à 90%. Ces violences tournent parfois très mal, allant jusqu’à l’assassinat (100 femmes battues meurent chaque année en France, une tous les trois jours). Aujourd’hui encore, la législation française appelle souvent hypocritement ces violences des « crimes passionnels » (4700 en France l’année dernière, toujours le fait d’homme jaloux, quittés ou craignant d’être quittés), leur accordant parfois les « circonstances atténuantes » du crime d’amour. Ce qui devrait inquiéter le législateur : la notion de « crime passionnel » des hommes étant ici assimilé à la folie et à l’irresponsabilité de ses actes. Aujourd’hui en Espagne, suite aux études menées par les associations de femmes battues, le « crime passionnel » n’existe plus comme catégorie pénale : il a été remplacé par celui de « violence de genre ».

Une société respirable

La résistance au mariage homosexuel et à l’adoption homoparentale, que ce soit en France ou aux ÉÉtats-Unis, révélerait, selon Judith Butler, une autre forme de la domination des normes hétérosexuelles et de genre. Sur ces questions, elle s’est d’ailleurs retrouvée mêlée à notre débat hexagonal sur le PACS, la parité et l’homoparentalité. En février 1999, la philosophe Sylviane Agacinski écrivait dans Le Monde un article (« Contre l’effacement des sexes », 6 février 1999) où elle prenait ouvertement parti contre Judith Butler et la « gender theory » : elle défendait « la différence des sexes » et le couple hétérosexuel comme un des fondements de notre vie psychique – de notre humanité elle-même. Elle y rejetait avec force l’idée que des homosexuels puissent former des liens de parenté reconnus par l’Etat.

Sur ces questions, Judith Butler répond sur le fond dans « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle ? » (Défaire le genre), mais aussi dans son essai Antigone (éd. Epel, 2003). S’appuyant sur les nouveaux travaux des anthropologues sur « les structures élémentaires de la parenté », elle soutient que le rôle primordial de la parenté hétérosexuelle dans l’apparition de la culture n’a jamais été démontré – des études sur « la mascarade des sexes », les changements de rôle sexuel dans de nombreuses sociétés « premières » le révèlent assez. Tout comme d’ailleurs l’universalité du complexe d’Œdipe chère aux freudiens, et de l’ »ordre symbolique » défendu par l’école lacanienne, pour qui le « phallus » reste le « symbole majeur de l’inconscient » – et comme tel fondateur de notre équilibre psychique. Sur ce dernier thème, Judith Butler ironise : « Ce fameux “ordre symbolique”, qui interdirait aux lesbiennes de devenir des parents et de former des couples, et structurerait toute notre vie psychique, me semble avoir une grande autorité en France. Mais nulle part ailleurs ! Aussi, on peut sérieusement se demander s’il ne s’agit pas d’une notion culturelle très contingente, et historiquement variable ? »

Blessure sociale

Interrogée sur les conséquences néfastes de la légalisation de l’homoparentalité telles qu’annoncées par la philosophe française Sylviane Agacinski, Judith Butler, qui élève un enfant avec sa compagne, s’énerve : « L’idée commune et conformiste qu’un enfant souffrira nécessairement sans père biologique, ou avec deux parents gays, circule parmi ceux qui vivent très éloignés des nouvelles structures sociales et familiales développées depuis des années. Aujourd’hui, riches de toute cette expérience, on peut affirmer sans risque que des enfants élevés dans des conditions non conventionnelles s’épanouissent exactement comme les autres, aussi bien et aussi mal, tout dépend de l’attention et de la protection que leur donnent leurs parents ! »

Judith Butler voit dans le rejet du mariage homosexuel et de l’homoparentalité une dangereuse tentative de « déréaliser » toute forme d’amour non hétérosexuelle : « L’idée que seules les relations hétérosexuelles sanctionnées par l’Etat sont légitimes entraîne des conséquences qui vont bien au-delà de la blessure affective ou de l’offense. Elle signifie des choses très concrètes. Si votre amant ou amante est hospitalisé, vous ne pourrez peut-être pas lui rendre visite. S’il ou elle meurt, son corps ne vous sera peut-être pas confié. Cette absence de légitimation étatique peut susciter dans le psychisme l’émergence d’un doute de soi, envahissant, voire fatal. Si vous perdez réellement votre amant ou votre amante, alors qu’il n’a jamais été reconnu comme tel, est-il possible d’en faire le deuil public ? Ce problème est devenu très aigu dans les communautés homosexuelles en raison des morts du sida. »

Mais Judith Butler pose aussitôt une autre question. La reconnaissance légale du mariage et de l’adoption homosexuels ne va-t-elle pas légitimer un nouvel ostracisme envers tous ceux qui refusent de se marier, développent des relations sexuelles hors mariage, refusent la monogamie entendue comme fidélité obligatoire et norme conjugale, et ne choisissent pas de s’assagir selon les nouvelles normes – ceux qui, selon Michel Foucault, séparent l’ »alliance amoureuse » et la recherche du plaisir, pensées comme indépendante et non contradictoire ?

« Comment se fait-il que nous abandonnions tout le pouvoir de reconnaissance à l’Etat ? » demande Judith Butler dans Défaire le genre, au moment même où nous insistons pour dire que nous sommes irréels et sans reconnaissance du fait de l’Etat ? N’y a-t-il pas d’autres manières de nous mobiliser pour défier les régimes existants ? » L’enjeu politique, selon Judith Butler, est de rendre notre société « respirable » pour tous.

Citoyenne paradoxale

En 1988, une autre figure des gender studies, l’Anglaise Denise Riley, réfléchissant sur les enjeux des luttes féministes, écrivait « Suis-je ce nom ? » (Am I that Name ?, éd. MacMillan). Elle s’interrogeait : dire « Je suis une femme » – ou « un homme » – suffit-il à fonder un sujet ? Non, répondait-elle, je ne suis pas mon genre, d’être une femme ne me définit pas entiérement, ou mal, ou s peu. Et s’interrogeait alors : le féminisme ne fait-il pas fausse route à vouloir défendre « la Femme », la prendre comme sujet de son combat ? Quel féminisme promulguer dès lors qu’on pense « la Femme » comme une construction sociale à l’intérieur d’une histoire dominée par les hommes ? Quelle est cette « citoyenne paradoxale », comme l’appelle la philosophe Joan W. Scott, qui revendique en tant que femme de ne plus être traitée comme une « femme » ? A cette question, Judith Butler répond qu’elle reste féministe. Pourquoi ?

« Dans les années 1970, Monique Wittig, philosophe française, écrivait de façon provocante : “Une lesbienne n’est pas une femme.” Elle pensait qu’une lesbienne, en refusant tous les signes officiels de la féminité, crée sa propre identité. S’invente elle-même. Je crois que Wittig se trompe. Je ne crois pas que nous soyons capables de nous recréer librement à chaque instant. Il n’existe pas de sujet libre, ayant un désir pur, totalement dégagé des relations sociales. des conflits de pouvoir et des normes du genre. Aujourd’hui, les femmes sont toujours assujetties. Voilà pourquoi je ne me dis pas “post-féministe”. Je suis féministe. Il me paraît tout à fait possible de se dire féministe tout en affirmant qu’il n’existe pas une “nature” ou une “essence” de la femme. Selon moi, les termes de “femme” et d’“homme” restent des catégories politiques importantes. Nous les utilisons comme des expressions instables, toujours en cours d’élaboration, tout en continuant à les employer pour dénoncer les inégalités et se battre pour leur abolition.  »

Propos recueillis par Frédéric Joignot.

Cet article a été initialement publié, à l’occasion de la parution du livre de Judith Butler, Défaire le Genre, aux Éditions Amsterdam, dans M, Le Magazine du Monde, en mars 2006. Une partie des « Grands Entretiens à Vif » de Frédéric Joignot est à retrouver sur son blog.

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