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Les Ogres, Léa Fehner, Adele Haenel, Monografe Journal

De l’appétit des Ogres

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Gonflés d’insouciance, du culot à revendre, ensemble, avec pour partage la truculence d’une vie, solaire, âpre et intense, ils affrontent leurs galères par un appétit monstre pour l’énergie du théâtre et la tendresse collective.

Ca dure 2h24. Ce pourrait être long mais ça ne l’est même pas. C’est le fond bien sûr, mais c’est aussi la forme et l’oeil de Léa Fehner, qui, après qu’Un Seul Tienne Et Les Autres Suivront signe, à peine là, son deuxième long-métrage, d’une maturité déconcertante. Elle fait du film une valse, bourrasque ébouriffante. C’est déjà en salles et petit à petit, par le bouche à oreilles, ça grandit.

On se plaît à suivre cette troupe itinérante, traverser les provinces, les incertitudes, les tristesses et les libertés, embarqués par une caméra à l’épaule dynamique, qui s’en va saisir parfois quelques moments des plus intimes. On se plaît aussi, parce que c’est d’abord du théâtre, avec Tchekhov au centre et que la puissance du jeu y est collective.

Lors de l’avant-première parisienne, Léa Fehner confiait avoir voulu trouver un modèle de travail qui fasse avec le plus de justesse possible, le pont entre l’expérience du théâtre et le tournage d’un film. La pièce jouée par Tchekov en est le personnage central. Elle lie les comédiens entre eux et eux à nous. Cela s’est fait par des répétitions, nombreuses, devant et hors caméra. C’est violent et c’est joyeux. Avec des pauses de rythme, des apartés, des moments de folie, des fractures, des doigts posés sur les blessures. Mais on aimerait y être, sous ce chapiteau, dans ces caravanes, avec eux. Ensemble. Parce que c’est juste, justement.

C’est peut-être parce qu’elle a connu dans son enfance, cette itinérance (ses parents et sa soeur forment l’Agit Théâtre, à Toulouse) que Léa Fehner arrive avec brio à révéler dans Les Ogres, autant de leurs richesses, à la manière d’un sourcier, qu’elle se sent bien dans ce répertoire qu’elle a si souvent fréquenté et auquel elle donne de nouvelles couleurs.

C’est peut-être aussi ce qui l’a attiré dans le choix d’Adele Haenel (lire notre article ici), sa puissance brute, sa simplicité et son authenticité. La jeune actrice forme avec Marc Barbé (qui se révèle magistralement), un duo, sur le fil du rasoir dont la tension relationnelle croise habilement les autres histoires de la troupe, tout ce monde à l’intérieur duquel il faut trouver sa place, sur le plateau et dans l’histoire. Inès Fehner (la soeur de Léa) est aussi extrêmement touchante, dans une scène de départ déchirante, question de place, justement, dans un collectif où l’ingérence familiale est le fondement de toutes les frustrations.

Du brassage de ces mouvements, Léa Fehner (gardez son nom en tête) s’amure. Il y a même quelque chose d’assez virtuose dans ces images remuantes, dans sa façon de saisir l’indicible des relations humaines et sa manière d’assumer avec la même exigence , le rapport à l’intime, à l’écriture et au partage.

Les Ogres abolit la frontière entre le théâtre et la vie. C’est le théâtre de la vie et la vie du théâtre en même temps. Sur un écran. C’est une fête dévorante, de celles qui foutent la trouille et qui fascinent, comme ces troupes itinérantes, sur les parkings, dans les villages, les petites villes, qui vous accostent, vous interpellent, sans pudeur et font les routes pour divertir, faire pleurer ou faire rire. C’est aussi un appel – et une raison de plus – à soutenir tous ceux qui prennent à bras le corps la culture et les utopies, dans ce pays. À soutenir le spectacle vivant, tant qu’on l’est encore, nous mêmes.

Thomas Carrié

L’avis Monografe :Monografe Journal, Les Ogres, Lea Fehner
Les Ogres, de Léa Fehner, actuellement à l’affiche, France 2015, 2h24 (Bus Films & Pyramide Distributions), avec Adèle Haenel, Marc Barbé, François Fehner, Marion Bouvarel, Inès Fehner, Lola Duenas, #LesOgres.

Bande annonce officielle :

Rédacteur en Chef │Passionné de cinéma et par les nouvelles formes d'expression médiatiques, Thomas Carrié est Chef de groupe digital et Social Media au sein de l'agence de publicité Rosapark (groupe BETC). Il a travaillé pour Radio Nova et Canal+ Cinéma et a publié le fanzine culturel CRUMB pendant 5 ans. Il est le fondateur de Monografe.

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