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Adèle Haenel Monografe Journal

Adèle Haenel, la vie devant

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C’est quoi cette bouille ? Depuis Naissance des Pieuvres, elle nous en met plein la gueule. Sans fards ni complexes. Elle nous parle, c’est viscéral. Et quand elle parle, elle bafouille parfois, dans un trop plein de trucs qui se mélangent et de paroles qui veulent sortir. Et qu’elle balance. Elle parle avec les mains, elle aime le jeu physique et elle n’a pas envie d’être douce, ni jolie, ni bien comprise.

Elle nous parle par ses choix de carrière et les chemins qu’elle prend. Des routes assurées, manifestes, personnelles, comme pour mieux nourrir ses envies de libertés : celle fêlée de l’engagée qui défend le cinéma d’auteur, celle sensuelle de l’amoureuse, intense et déterminée, celle enfantine de l’étonnée à jamais. Est-ce parce que l’on a appris à se méfier des louanges du talent de tant de prétendues jeunes actrices ignorées, trop souvent guère que des curiosités médiatiques, que le choc de la découverte brute de celui d’Adèle Haenel est si frontal ?

Ce n’est même plus une découverte, c’est déjà bousculé. On la connaît, parce que les plus grands noms de la réalisation la réclament et qu’elle n’a plus de preuves à faire. Pour les autres, en tout cas. Pour elle, un peu moins. Une jeune femme, quoi, qui a encore quelques fois l’envie de se planquer mais pas sur les plateaux de cinéma, où les doutes disparaissent. Et des doutes, elle en a. Elle affronte sa vingt-huitième année en cultivant ses marges et sa vie pas cadrée – avec toujours la constance de défendre ce en quoi elle croit ou celles et ceux en qui elle croit. On la connaît parce qu’elle nous parle, ouais. Voilà.

Ça aurait pu en rester là, avec le cinéma, comme tant d’autres histoires manquées. C’était après son premier film, Les Diables. C’était comme par hasard, et c’était bizarre. Elle a 12 ans, elle décide d’arrêter, à l’instinct, toujours. Les réussites et les ratés. Les doutes aussi, jusqu’à Naissances des Pieuvres et sa rencontre avec Céline Sciamma. À l’époque, elle est en école de commerce, elle vient de rater le concours d’HEC. Ça sonne mal dans le texte. HEC ? Sérieux ? Il y a une autre Adèle, ailleurs et il est temps qu’elle sorte de l’ombre, pour que sa poésie cabossée parvienne au plus grand nombre.

Naissance des Pieuvres, c’est le passage à l’âge adulte. C’est le choc d’une rencontre et de tant de découvertes initiatiques. Un film intime pour Céline Sciamma et un putain de souffle de vie pour Adèle Haenel, aussi. Enfin un monde qui s’ouvre à elle. Avec les mêmes repères, les mêmes envies, et en tête, la recherche des mêmes routes toujours aussi intimes et personnelles.

À l’instinct, Les Combattants, également. Chercher l’accident, se lancer. Physiquement. Protégée par ses envies et la prétention de son âge. Elle crève l’écran, bouffe la caméra et repart avec un César (un autre). Elle n’aime pas que l’on croit qu’un acteur choisit de s’abandonner ou pas. Il ne choisit pas toujours. Elle, ne choisit pas. Elle est une « collaboratrice ». C’est ce qu’elle dit. Avec ce qu’elle balance à la gueule de la caméra, ce qu’elle ne choisit pas, ce qu’elle choisit.

Ce milieu l’agace quelque fois, ce n’est pas toujours ce qu’elle veut. Elle n’est l’héritière de personne et refuse toute filiation, pas même la position confortable que le statut d’actrice lui donne. Elle a trop de sensibilité pour ça. Ce sont les gens qui lui ressemblent qui lui donne. C’est une aventure, le cinéma. Elle est sa génération. Ce qu’elle veut, c’est qu’on comprenne le jeu, ses enjeux. Défendre cette liberté, justement mais aussi soutenir celle et ceux qui sortent des chemins normés.

Elle est actuellement à l’affiche du second superbe long-métage de Léa Fehner, Les Ogres, (lire notre article ici) le quotidien d’une troupe d’artistes itinérants, où elle traîne son bagou et son bide, dans la joie et la tristesse. Elle galère, magistralement, au milieu, ouais, de ce pêle-mêle d’ogres qui bouffent la vie viscéralement, à même la route et les rencontres, comme une parade géante d’errances éternelles, de peurs, de désirs, de combats, de croyances, de replis.

Elle est aussi sur les planches, à Paris, pour défendre Old Times, la pièce d’Harold Pinter au Théâtre de l’Atelier, adaptée par Séverine Magois et mis en scène par Benoit Giros. Elle y partage l’affiche avec Emmanuel Salinger et Marianne Denicourt. Elle l’a partage avec ce truc énergique, ce truc physique, ce truc à elle. Et cette manière singulière de faire surgir une vérité mordante du vocabulaire le plus simple.

Cette bouille ? Une grande gueule, au grand caractère affirmé, qui veut tout vivre un peu plus fort, un peu plus vite mais qui a toujours besoin des autres pour créer. Quand ce monde la dépasse – ce qu’il ne cesse de faire – elle va chercher dans le jeu, le meilleur moyen d’en déceler la clé. Et d’avancer. Avancer. « Il faut avancer, avec la joie devant (…) C’est ça le programme : la joie devant » confiait-elle, le mois dernier, à Télérama. Elle avance, du coup et elle s’en fout. Elle fait tout cela pour elle, avant tout. C’est dans ses tripes, c’est son combat, c’est dans son jeu. Ça n’appartient qu’à elle. Et cela faisait bien longtemps qu’une actrice française n’avait pas à ce point touché à l’essentiel.

Thomas Carrié.

*Les Ogres, de Léa Fehner, actuellement à l’affiche, France 2015, 2h24 (Bus Films).
**Old Times, d’Harold Pinter – texte français de Séverine MAGOIS, mise en scène de Benoit Giros, avec Adèle Haenel, Marianne Denicourt et Emmanuel Salinger se joue au Théâtre de l’Atelier, à partir du 29 mars. Réservations en ligne.

Photographie portrait : Germinal Roaux. La série de photos complète, disponible ici, a été réalisée à l’occasion du festival Premier Plans, en décembre 2009. 

Rédacteur en Chef │Passionné de cinéma et par les nouvelles formes d'expression médiatiques, Thomas Carrié est Chef de groupe digital et Social Media au sein de l'agence de publicité Rosapark (groupe BETC). Il a travaillé pour Radio Nova et Canal+ Cinéma et a publié le fanzine culturel CRUMB pendant 5 ans. Il est le fondateur de Monografe.

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